Femmes en créa

Parité ne rime pas toujours avec égalité

29 mai 2019
Rédaction: Jannick Bouthillette

Caroline Joassin

En 2017, Caroline Joassin et 3 consœurs qui, comme elle, évoluent en création publicitaire, décident de mettre sur pied le regroupement Femmes en créa. Leur constat : le monde change, alors leur milieu de travail se devait de faire mieux pour la place des femmes dans le domaine créatif.

En préparation de notre conférence « Évoluer en milieu majoritairement masculin », Caroline nous expose les enjeux des femmes dans un domaine où la parité existe, mais pas à tous les échelons.

Pourquoi avoir fondé Femmes en créa?

Même avec environ 40% de femmes qui travaillent dans les départements de création publicitaire des agences québécoises, les femmes n’occupent encore que très rarement un poste de direction. Ainsi, depuis la mise-sur-pied du plus important concours de création publicitaire au Québec, les Créa, en 2006, aucune femme n’avait encore accédé à la présidence du jury. En treize ans, ce concours a eu son premier jury paritaire il y a deux ans seulement. Il fallait que tout le monde prenne conscience que cette situation n’était ni normale ni acceptable.

En 2017, partout dans le monde, on parlait de la place des femmes. On venait d’élire pour la première fois une femme à la mairie de Montréal. On a senti qu’on avait les circonstances favorables, que c’était le temps de revendiquer haut et fort notre place. Voilà l’élément déclencheur qui nous a poussées, Patricia Doiron, Sarah-Catherine Lacroix, Adriana Palanca et moi-même, à fonder Femmes en créa.

Parce qu’il est là l’autre défi : réclamer une plus grande place, mais aussi se pousser à la prendre, oser, foncer, promouvoir notre travail, conscientiser et nous soutenir les unes les autres. Il faut s’élever du plancher collant pour briser le plafond de verre.

Dans le domaine publicitaire, on parle de moins en moins de milieu majoritairement masculin, mais plutôt de chasse gardée. Comment cela se reflète-t-il dans la réalité?

En fait, la chasse gardée n’est pas « gardée » de façon si consciente, mais bien parce qu’il y a des biais inconscients qui la cultivent. Par exemple, des hommes directeurs de création embauchent de jeunes hommes parce qu’ils se reconnaissent en eux, revoient leur propre parcours et les poussent vers l’avant. Des hommes directeurs de création mettent les femmes sur des comptes plus « corporatifs » parce qu’elles sont perçues comme bien organisées et plus sérieuses. Les forces des femmes deviennent des faiblesses pour avancer dans leur carrière.

Et le fameux boy’s club. Les gars nouent plus facilement des liens d’amitié, vont prendre une bière entre eux. J’ai une amie qui m’a dit récemment que les gars de l’équipe de création de son agence avaient leur évaluation autour d’un lunch le midi et que celle des femmes se faisait plutôt au bureau. Ce n’est pas le même contexte pour développer des liens.

Qu’on ne me dise pas que c’est à cause de #metoo. Un homme et une femme peuvent très bien aller manger pour parler de travail, de défis, d’avenir. C’est souvent dans les lunchs informels qu’on discute des projets les plus intéressants au niveau créatif, qu’on a accès à de l’information privilégiée et qu’on tisse des liens plus forts.

Qu’est-ce qui semble encore difficile pour une femme dans le domaine créatif?

Avoir les mêmes occasions que les hommes. Avoir accès aux bons projets qui leur permettent de se démarquer, de gagner des prix. Cesser d’être vues comme sérieuses, organisées et perfectionnistes seulement. Il faut décloisonner les clichés.

Également, il faut considérer le manque de modèles qui leur ressemblent pour qu’elles aient envie de prendre leur place à leur manière. Les femmes doivent apprendre à se démarquer sans se sentir obligées de jouer une game.

Les femmes ont également du mal à conserver leur place lorsqu’elles s’absentent pour un congé de maternité. Une année, c’est une éternité en pub où les choses vont super vite. D’ailleurs, ne devrait-on pas appeler ça un congé de parentalité, peu importe comment il est partagé entre les deux conjoints d’un même couple?

Où sont les pistes de solution?

Les mentalités évoluent, mais la conscientisation demeure importante. Tranquillement, les femmes font leur chemin, osent se mettre plus souvent de l’avant. Par conséquent, on commence à avoir plus de modèles féminins. Bien sûr, nous avons des modèles masculins inspirants, mais je crois que notre milieu doit s’ouvrir à de nouveaux modèles de leadership : le créatif qui a l’air cool et qui a de l’assurance à revendre n’est pas meilleur pour ces raisons.

Les agences doivent s’engager non seulement envers la parité, mais envers l’égalité des chances au travers de cette parité. Elles doivent inviter à leur table autant d’hommes que de femmes et s’assurer de l’égalité de chaque individu. De la diversité naît des idées plus fortes, c’est bien connu. S’engager à suivre un code d’éthique de l’égalité où les paramètres sont clairs au niveau de l’embauche et de l’avancement, voilà une façon de promouvoir la parité.

Finalement, j’aimerais voir les agences revoir leur mentalité et repenser leurs façons de faire. Est-il normal, en 2019, qu’une agence s’attende à ce que ses employés, hommes comme femmes, fassent 50 à 70 heures par semaine? Ne devraient-elles pas considérer l’équilibre travail-famille et ne pas pénaliser les femmes pour ça?