Chronique

Je juge, tu juges, nous jugeons…

10 septembre 2018
Rédaction: Mélanie Thivierge

Mélanie Thivierge – Crédit photo Maude Chauvin

Je juge, tu juges, nous jugeons…

Et ça fait vraiment mal de l’admettre!

Car depuis notre enfance, on nous répète : « ne juge pas ». Qu’il se base sur l’apparence, l’âge, la taille du portefeuille ou l’origine ethnoculturelle, le jugement est un comportement teinté de mépris et de suffisance qui nuit aux relations en société, qui nous prive de certains contacts humains et qui ostracise ou exclut l’autre, bêtement et simplement. Nous le savons. Et pourtant, nous jugeons. Chaque jour, plusieurs fois.

Le plus souvent, ça se passe entre nos deux oreilles. Nous sommes de « bonnes filles », nous ne formulons pas (ou alors si peu) nos jugements à voix haute. Il n’en reste pas moins que ces pensées défavorables se forment dans notre esprit à la vitesse de l’éclair. Sans qu’on y porte attention, elles prennent racine et s’incrustent dans nos schémas mentaux, elles façonnent la construction de nos idées.

Ne me regardez pas comme ça : je refuse d’assumer le blâme seule. C’est en toute connaissance de cause que je vous accuse, tout en m’accusant moi-même, de formuler des pensées teintées de jugement chaque fois que l’occasion se présente – et ces occasions sont nombreuses. Pensez à une journée-type, de la maison au boulot. Des personnes qui partagent ma vie aux inconnus croisés sur la rue, tout le monde subit mon jugement intérieur (surtout le conducteur impatient qui coupe à la dernière minute, je l’avoue!). Et si vous me dites que je suis seule sur mon bateau, perdue dans une marée d’humains altruistes et généreux, je vous accuserai de mentir (et je vous jugerai!).

Ce n’est pas moi qui avance de telles hypothèses douloureuses, ce sont les scientifiques, toujours plus nombreux à se pencher sur la question des préjugés inconscients. Et leurs conclusions convergent, tout comme l’essentiel de leurs recommandations : pour se libérer de ces préjugés, la première clé, c’est d’admettre que ces jugements teintent non seulement nos pensées quotidiennes mais également nos décisions et les actions qui en découlent.

Passe encore de juger intérieurement les conducteurs qui ne savent pas se comporter dans les bouchons de circulation. Ce n’est pas très constructif, et mon hamster mental serait plus utile sur une autre tâche, mais les conséquences sont quasi-nulles (à moins de me mettre à hurler en direction dudit conducteur, ce que je ne fais pas, rassurez-vous). Mais quand on applique ces mêmes formes de jugements à la sphère professionnelle, l’impact est lourd et souvent sans appel.

Les choix de carrière que nous mettons de l’avant pour nos filles. Notre façon de présumer du manque d’intérêt de notre collègue féminine pour une promotion puisqu’elle prévoit devenir mère sous peu. Nos réticences à confier un dossier de négociations musclées à une consoeur plutôt qu’à un confrère. Chaque fois que nous limitons les options des femmes sans même y penser, ce sont nos préjugés inconscients, partie prenante de notre construction mentale, qui mènent le bal.

Ce sont ces mêmes préjugés inconscients qui, malgré la présence accrue des femmes dans la sphère politique, les chantiers de construction, les laboratoires scientifiques, les start-up technos et l’ensemble des professions dites «non-traditionnelles», continuent de ralentir le parcours professionnel des femmes. Chaque fois que nous ne remettons pas en question notre premier réflexe. Chaque fois que nous allons vers le connu, l’habituel, le confortable. Chaque fois que nous ne challengeons pas les décisions qui nous font sourciller. Chaque fois que nous tendons vers la facilité plutôt que vers le choc des idées. Toutes les fois où nous marchons sur la voie toute tracée, sans prendre le temps de vérifier les angles morts, nous courons des risques. Le risque d’écarter des candidates de qualité, de rater des virages, de répéter les erreurs de l’histoire.

La première clé, donc, pour se libérer de nos jugements inconscients, c’est d’admettre qu’ils existent et qu’ils font partie intégrante de nos façons de penser. C’est d’oser dire : « je juge mais je me soigne ». C’est de faire un premier pas conscient dans la direction de l’inclusion, de l’ouverture et de la marche vers l’égalité. C’est assumer que chacune de nous fait partie du problème ET de la solution. Et qu’il n’en tient qu’à nous de relever nos manches pour renverser la vapeur.