Femmes inspirantes

Les Superbes

20 octobre 2016
Rédaction: Claire-Marine Beha

Léa Clermont-Dion / Photo : Camille Gladu-Drouin (Flamme) pour Baron

Entre correspondances, entrevues-portraits et questions-réponses, Les Superbes (sorti le 5 octobre 2016) nous fait le cadeau de la rencontre avec une vingtaine de femmes inspirantes issues de milieux et de réalités différentes. Léa Clermont-Dion et Marie Hélène Poitras, instigatrices de cet ouvrage-essai, viennent poser des mots sur cette quête taboue de la réussite au féminin. Se lisant comme des fragments d’ambition – cette notion que l’on rechigne tant à utiliser – cette enquête rapproche un peu plus de nous certaines pistes de réflexion.

Si les femmes sont égales en droit, elles sont loin de l’être dans les faits. Championnes de l’éducation supérieure, où elles décrochent plus de diplômes que leurs confrères masculins, elles ne dirigent pourtant pas autant que les hommes. Et lorsqu’elles le font, lorsqu’elles réussissent et rêvent de prouesses, le mot succès ne connote pas tout à fait la même chose.

« Un journaliste m’a déjà traitée de “femmes ambitieuse”. Dans sa bouche il s’agissait d’un défaut, voire d’une insulte », confie Pauline Marois, à la lumière de ses trente ans d’expérience en politique. « Une femme qui aime le pouvoir n’est pas bien vue , ajoute-t-elle. Pour un homme, c’est le contraire : il sait où il va, et ce qu’il veut, et va faire tout son possible pour y arriver. » La première québécoise cheffe d’État assume ouvertement ce rapport conflictuel des femmes avec le pouvoir et l’ambition, confirmant ainsi qu’il demeure toujours mal perçu par la société de s’autoriser l’audace de poursuivre un choix de carrière et de rêver de performance.

Le besoin de modèles hétérogènes

Sous les projecteurs ou travaillant dans l’ombre, des scientifiques, juristes, artistes, médecins ou encore politiciennes ont pu prendre la parole, sans filtre, afin de nommer les nombreuses embuches rencontrées dans leurs parcours professionnels. Comme une malheureuse ritournelle, les témoignages présents dans l’ouvrage dénoncent le paternalisme social, le sexisme banalisé , les stéréotypes trop bien ancrés mais aussi ce fâcheux « syndrome de l’imposteur » qui empêche souvent les femmes de s’élever au-dessus de la mêlée.

« Quand des occasions se sont présentées dans ma vie, j’ai sauté dessus. Je n’ai pas laissé le train passer parce que j’avais peur », déclare la scénariste et productrice Fabienne Larouche aux deux auteures, à la manière d’un conseil bienveillant. Il s’agit d’aller au-delà des lamentations, des constats désolants en s’inspirant du discours de celles qui refusent d’être oppressées en raison de leur sexe afin de permettre aux autres de se lever à leur tour.

Intimidation, insultes liées à la sexualité et propos virulents concernant l’aspect physique (on parle ici, plus que jamais, des rides d’Hillary Clinton), il est bien plus problématique pour les femmes d’être connues et reconnues dans l’espace public. On critique leurs vêtements, on analyse leur dernière coupe de cheveux et on scrute leur silhouette pour arroser le tout de conseils abaissants, même dédaigneux.

Ce qui demeure pourtant contradictoire, c’est la jalousie qui règne également parfois entre femmes.

Marie Hélène Poitras raconte qu’au boulot, « une collègue avec qui je m’entendais plutôt bien s’est métamorphosée en chipie [après mon passage à Tout le monde en parle]. Presque du jour au lendemain, comme si le projecteur dirigé sur moi risquait de la plonger dans l’ombre […]. » Comme pour nous mettre des bâtons dans les roues nous-mêmes, ces rivalités féminines concourent à empêcher de voir naître des modèles, pourtant inexorables à la réussite de toutes.

Les Superbes nous accorde la possibilité de repenser nos comportements et nos compétitions inutiles. Alors, peut-on finalement s’encourager et s’entraider, après tout?

Et de la confiance en soi, toujours

Pourquoi ce livre? « La peur qu’on me fasse taire », évoque Léa Clermont-Dion. Quant à Marie Hélène Poitras, elle confie s’être fait ignorer une paire de fois par des hommes au sein de son travail. Cela requiert de la confiance en soi pour vaincre ce sentiment de ne pas être à sa place alors que le boys’ club persiste de toutes parts.

Le point de départ de cette confiance si mystérieuse et mystifiée serait alors le fait d’arrêter d’avoir honte. Ne plus avoir honte de prendre la parole, de vouloir se mettre en avant, mais aussi ne plus avoir honte de se faire discriminer, et le dénoncer. « Là où il y a de la gêne, il n’y a pas de plaisir, rappelle Mitsou, faisant esquisser un sourire à nos lèvres. […] Il faut commencer sans l’approbation des autres, sans leur demander la permission. »

La sociologue et chercheure Hélène Charron nous déculpabilise elle-aussi à son tour : « Dans mes séminaires, je demande aux filles d’arrêter de s’excuser ». Les femmes ne devraient pas devoir changer leur nature et se muer en homme afin d’être acceptées ou d’obtenir le droit de partir des projets. « Pourquoi y aurait-il UNE SEULE manière de faire les choses? », soulève très justement Léa Clermont-Dion.

Enfin, l’éducation, cette transmission de l’intime où les rôles genrés vont bon train, demeure aussi l’un des facteurs à penser. Pour ce faire, Marie Hélène Poitras vient citer un extrait du discours We All Should Be Feminist écrit par l’auteure nigériane Chimamanda Ngozi Adiche en 2014 :

Nous élevons les filles de façon qu’elles ménagent l’égo fragile des hommes. Nous apprenons aux filles à se diminuer, à se sous-estimer. Nous leur disons : « Tu peux être ambitieuse, mais pas trop. Tu dois viser la réussite sans qu’elle soit trop spectaculaire, sinon tu seras une menace pour les hommes. »

Tout compte fait, cet essai de Léa Clermont-Dion et Marie Hélène Poitras se vit un peu comme une invitation littéraire à devenir notre propre Superbe. Pour nous-mêmes, mais aussi pour celles qui tendent à éclore à l’avenir.


Les Superbes. Une enquête sur le succès et les femmes
Léa Clermont-Dion et Marie Hélène Poitras
vlb éditeur, 2016